Sciences Po
Jeudi 09 Septembre 2010
   
Texte

L'art contemporain en République tchèque après 1989

Dans quelle mesure l'art contemporain en Europe reflète-t-il les bouleversements politiques engendrés par la chute du mur de Berlin?

20 ans après ces événements, on peut apporter un élément de réponse à cette question en définissant  les contours du renouveau artistique dans les pays est-européens. Toutefois il existe des divergences notables entre les différents États. Car malgré la volonté affichée de Moscou de les homogénéiser, les traditions culturelles propres à chacun des pays satellites sont restées très diversifiées. De même qu’il n’y a jamais eu de scène artistique spécifique au sein de l’Empire communiste, il n’y a pas aujourd’hui une scène européenne unique mais de multiples expériences artistiques influencées par un contexte politique.

Dans l’ex-Tchécoslovaquie seuls les artistes diplômés des écoles des Beaux-arts pouvaient exposer officiellement. Cependant, malgré la pauvreté des échanges avec l’étranger les grands courants esthétiques internationaux n’étaient pas méconnus des plasticiens, notamment grâce aux quelques revues d’art importées du monde occidental et diffusées sous le manteau. La censure, omniprésente,  était plus ou moins répressive selon les pays et les gouvernements en place. Si la Tchécoslovaquie des années 60 s'est montrée relativement ouverte à la création artistique, la période de normalisation qui a suivi le printemps Prague a été marquée par un durcissement du régime à l’égard de toutes les formes d’expressions. De manière très générale on peut dire qu'à cette époque, les autorités se méfiaient des artistes qui menaient un  travail d'introspection; les âmes torturées étaient priées de ne pas étaler leur mal-être au grand jour sous peine de sanctions.  Le pouvoir en place tolérait plus volontiers les oeuvres à caractère purement décoratif – de préférence la peinture et la sculpture - ou propre à servir les intérêts de la collectivité, et pouvant, le cas échéant, être associées à la propagande communiste. Toutefois, performances, land art,  body art et art conceptuel (autant de pratiques a priori perçues comme dérangeantes voire provocatrices par les régimes totalitaires) coexistaient en toute discrétion dans la Tchécoslovaquie d'avant 1989. Les artistes censurés se regroupaient selon des affinités communes et organisaient entre eux des événements clandestins. Ainsi, jusqu’à la révolution de velours, la confrontation  avec le grand public s'avérait impossible en Tchécoslovaquie pour les artistes non officiels. Dans ces circonstances  leur travail  était le plus souvent voué à l’indifférence générale. Mais il arrivait que des commissaires de l'Ouest rendent secrètement visite à ces artistes  et exposent leurs oeuvres « controversées » au-delà du rideau de fer. Ce soutien de la communauté occidentale n'était pas anodin, et a certainement contribué à ce que les plasticiens de la scène « underground » tchécoslovaque ne se découragent pas totalement.

La condition d’artiste, en République tchèque, s’est trouvée entièrement redéfinie à la suite de l’effondrement du bloc soviétique : quiconque le souhaitait pouvait alors se proclamer artiste et créer en toute liberté. En revanche la plupart des artistes favoris de l’ancien régime ont perdu leurs privilèges. Dans les écoles d'art du pays, de nombreux professeurs ont été remplacés immédiatement après le changement de gouvernement. Avec l’avènement du système capitaliste sont apparus les premières galeries et collectionneurs privés, les fondations non gouvernementales; des bourses et des résidences ont été instaurées pour favoriser les déplacements des artistes. De nouvelles revues d’art ont vu le jour, inspirées parfois de celles publiées à l’Ouest. Les artistes exilés (Franck Malina, Jiri Georg Dokoupil, Josef Koudelka…) ont été redécouverts par le biais d’expositions et de conférences.

En portant son attention vers les mondes anglo-saxons, germaniques et latins, la République tchèque a progressivement renoué avec des affinités culturelles historiques mises à mal sous le régime totalitaire. C’est très naturellement que dès les années 1990, certains plasticiens, et plus précisément des photographes, des architectes et des designers tchèques  ont souhaité inscrire leur pratique dans la lignée des mouvements internationaux d’avant-garde de l’entre-deux-guerre. Outre la volonté de redéfinir un héritage historique, les artistes tchèques se sont trouvés confrontés à un monde en pleine mutation technologique. D’un point de vue strictement matériel, ils n’ont pas eu d’emblée accès aux mêmes moyens que les artistes des pays occidentaux.  Il leur a fallu  apprendre à travailler avec les nouveaux médias.   Cette exploration de nouveaux modes d'expression artistique s'est  traduite par la création d'installations ludiques ( Federico Díaz, Kateřina Vincourová) à partir de techniques variées (photos numériques, informatique, son, vidéo). Mais cela ne signifie pas pour autant que les pratiques dites « classiques », comme la peinture, la sculpture ou le dessin aient été délaissées.

Les interventions dans l'espace public ou l'engagement politique des artistes tchèques (Jíří David, David Cerný, Podebal), phénomènes inédits en période communiste, sont apparus peu après la révolution de velours. En ce qui concerne les thématiques, les questions  identitaires et  la recherche de nouveaux repères ont réprésenté une préoccupation commune à bon nombre d' artistes ( Václav Stratil, Pavel Humhal, Milena Dopitová..) témoins de la fin du régime communiste. La jeune génération, celle des artistes  devenus adultes après 1989, porte un regard critique sur la société de consommation et s'intéresse  notamment aux questions d'ordre environnemental et sociologique ( Kristof Kintera, Jiří Skala, Kateřina Sedá). Enfin, pour ces  jeunes plasticiens tchèques, il est désormais inconcevable de mener une pratique artistique sans entretenir des liens répétés avec les autres pays d'Europe.

Jiří Kovanda, artiste conceptuel praguois, que l’isolement imposé par le régime soviétique n’a pas empêché de créer dès les années 1970, répond à quelques questions concernant l’impact de la chute du mur sur son parcours personnel et la scène artistique tchèque:

Comment avez-vous vécu les événements de 1989?

«Immédiatement nous avons compris ce qui se passait. Sans savoir quel en serait le dénouement, on sentait que quelque chose se préparait depuis un certain temps. Par exemple on percevait un certain relâchement des autorités en ce qui concerne les activités culturelles. Je me souviens d’une exposition de peinture qui a eu lieu en 1987 dans un grand espace à Vysočany (quartier de Prague) et qui présentait des oeuvres d'artistes particulièrement  insoumis au régime. Au printemps 1989, j’ai pu me rendre à New-York pour y exposer, et j’ai obtenu une autorisation de sortie, avec difficulté certes, mais c’était nouveau. La transition s’est faite progressivement me semble-t-il. Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Peu avant l'année 1989, la Galerie Municipale de Prague présentait la création contemporaine en Grande Bretagne en partenariat avec le British Council. On pouvait y voir des “classiques’ comme Bacon, mais aussi de jeunes artistes comme Tony Cragg. Je me souviens aussi d’une exposition venue d’Espagne. Il y avait un semblant d’ouverture. Pour moi les premières années qui ont suivi la chute du mur étaient très enthousiasmantes, il y avait énormément d’expositions, et de petites galeries privées ont commencé à voir le jour. Toute la scène artistique est sortie de l’ombre. Au début des années 90, il existait un véritable engouement des gens de l’Ouest pour ce qui se passait dans nos pays, sans doute plus qu’aujourd’hui. Et puis nous avions besoin d’aide pour comprendre les codes du monde nouveau dans lequel nous entrions.

Aujourd’hui la République tchèque est un état européen “normal“. C’est à nous de prouver ce que l’on est capable de faire, de définir à quoi doit ressembler notre scène artistique, quelle est notre culture et comment elle doit s‘exprimer. Je pense malheureusement que c’est un domaine que notre gouvernement actuel néglige. Il y aurait beaucoup à faire pour améliorer les conditions de la création contemporaine dans ce pays. Il faudrait en terminer avec les intrigues politiques, et faire des choix qui vont dans le sens d’une meilleure qualité de travail pour les artistes. Par exemple, il serait préférable que l’on choisisse les directeurs des institutions culturelles selon des critères de compétence et non d’après leur couleur politique. »

Et que pouvez-vous dire du secteur privé?

«Ici il n’existe pas de marché de l’art contemporain, il y a trop peu de galeries privées. Seul l’art ancien se vend bien. Et de même que les institutions d’état sont inaptes à promouvoir la création contemporaine locale, le secteur privé n’a pas un rôle satisfaisant. Il n’y a pas assez de collectionneurs, la République tchèque est un petit État à l’économie encore fragile. Mais je pense que ce n’est pas uniquement une question d’argent. Je suis convaincu que les Tchèques, de manière générale, sont peu sensibles à l’art contemporain. Comparativement à d’autres populations, aux Autrichiens par exemple, les Tchèques ne se sentent  concernés que par ce qui a immédiatement une valeur d’utilité. Notre société, en cette matière, me parait bien peu évoluée. La Pologne me semble-t-il s’en sort mieux, sa création contemporaine est bien représentée à l’étranger et à l’intérieur même du pays j’ai le sentiment que les artistes sont mieux considérés.»

Quel regard portez-vous  sur la jeune génération d’artistes, ceux que vous formez désormais puisque depuis 1995 vous enseignez à l’académie des Beaux-arts de Prague?

«Ils vivent en effet une époque différente de celle que j'ai connu à leur âge, que ce soit en terme de moyens ou en terme de relations avec l’extérieur. Ils vont tous à l’étranger, très tôt ils voient des expositions, ils ont accès à toutes les formes de création. Tout cela facilite leur  pratique artistique c’est évident. C’est plus simple que lorsque que l’on vit dans une société fermée. Mais d’un autre côté il y a beaucoup plus d’artistes et la concurrence est rude. Lorsque j’ai débuté mon travail d’artiste  dans les années 70, nous n’étions que quelques uns à suivre la même démarche. Nous ne cherchions pas le succès immédiat, nous étions forcément moins avide de reconnaissance. Toutefois une sélection doit se faire à un moment ou un autre, et je pense que ces épreuves que traversent les jeunes artistes sont un mal nécessaire ».

Christelle Havranek

Illustration : *Milena Dopitova, extrait du projet M.M.D, 2009, courtesy of Gallery Jiri, Svestka Prague*

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